Ce soir, on s’ouvre une bonne quille avec gratitude et reconnaissance. Ici, il est question de notre père spirituel à tous. Du premier homme ivre au vin sur terre. Le patient 0. Celui que l’on peut détester quand le vin n’abreuve plus la rivière de l’esprit, mais que l’on continue de picoler attendant qu’un truc se passe. Ou de celui que l’on peut vénérer quand le sang de la terre dans les veines de la nuit, danse dans nos poitrines.
Le premier homme ivre au vin
8 000 ans avant Chat GPT. Le monde s’est enfin réchauffé. Pendant plus de 100 000 ans tu t’es gelé les couilles, c’était l’âge glaciaire. Tu vas enfin pouvoir te faire des barbeuks entre potes. Dommage que le Pastaga, la pétanque et Jul n’existent pas encore… T’as quand même la flûte et des bâtons que tu tapes entre eux pour t’enjailler. Depuis pas longtemps, t’as remarqué un truc chelou : ta peau s’éclaircit. Pas de quoi devenir encore suprémaciste, mais t’es de plus en plus blanc. Ton mode de vie a changé aussi. Tu fais de plus en plus d’art, t’as appris à faire de la poterie, tu enterres tes morts, tu manges mieux, en revanche, tu ne te brosses pas encore les dents. Mais surtout, t’as abandonné la vie de bohème de chasseur-cueilleur pour te sédentariser. T’avais besoin de sécurité. T’es maintenant agriculteur ou éleveur de bêtes. Tu ne vis plus en grotte mais dans des maisons en paille et en argile, regroupées en village de 150 à 200 habitants. Histoire d’être un peu moins consanguin…
C’est la période Néolithique, t’es en mode production. Tu cultives surtout du blé, de l’orge, des légumineuses, et t’élèves des animaux pour les bouffer, mais aussi pour le lait, la laine (t’as appris à tisser) et le cuir. Tu viens tout juste d’apprivoiser le chien, ton nouveau grand pote. Il te protège. Et avec lui, tu te fais des balades en forêt pour chasser quand t’es en galère de bouffe. Le fait d’avoir un stock de nourriture change ton organisation sociale, c’est le début de la hiérarchisation. Il faut des chefs pour gérer tout ça, ainsi qu’une classe de guerriers pour protéger les champs et les réserves de la convoitise des villages voisins.
Mais le plus grand changement notoire, c’est que, depuis pas longtemps, t’as appris à polir les pierres. En tant qu’Homo Sapiens, il t’a fallu presque 300 000 ans pour comprendre qu’avec cette technique, tu peux faire des outils et des armes plus efficaces. T’en es fier ! Même si, sur le bulletin de la vie, y a écrit « Peut mieux faire ». Tu n’as pas encore inventé la roue…
Imagine-toi maintenant vers la période de septembre, à 50 km de Tbilissi (future capitale Géorgienne). Il fait encore doux. Tu te balades avec une poterie sous le bras. Pas loin de ton village, t’as repéré de la vigne et des raisins. T’aimes bien ça les raisins. C’est sucré et juteux, ça te procure un peu de douceur dans cette vie brutale, sans RSA. En sifflotant, t’en ramasses pour remplir ton amphore que tu prévois de ramener chez toi OKLM. La vie est belle, tu n’es qu’amour. Mais d’un coup, t’entends des cris. Le genre qui te fait redresser la tête plongée dans les grappes. Tu comprends vite que ces salopards de voisins sont venus attaquer ton village. T’abandonnes tout. L’âme triomphante, tu cours choper une hache (polie) pour te défendre. Pas question qu’ils pillent ton blé, volent ta femme et brûlent ta maison. Dans une orgie de sang digne d’un Tarantino, des crânes se fendent, des bras se déchiquettent, des cages thoraciques s’écrasent, des boyaux dégueulent…. Un bout d’oreille dans la bouche, tu prends presque du plaisir. Surtout, que ces enfants de salauds finissent par repartir bredouilles, et moins nombreux. Toi aussi t’as perdu quelques braves camarades dans l’histoire. Mais pas de quoi chialer non plus. C’est ton pain quotidien…
Les jours passent, tu tresses des cordes et nourris les bestioles, en mode vie ma vie d’homme Néolithique. Tu repenses soudainement aux raisins que t’as laissé. Tu y retournes l’eau à la bouche. Dans ta poterie abandonnée sur le sol, les raisins ont éclaté. Cela a donné un jus pétillant. Curieux, tu goutes. C’est l’appétence qui fait évoluer l’humanité. Un côté fruité, un peu sucré et perlant, c’est plutôt pas mal. C’est un peu plus fort que le jus de raisin, mais t’aimes bien. Tu te descends la moitié de l’amphore, t’es gourmand… Normal, c’est dans tes gênes. Quand t’étais encore qu’un singe perché dans son arbre, tu préférais déjà les fruits pourris qui ont commencés à fermenter. L’éthanol présent t’indiquait une forte valeur nutritionnelle et titillait le système de récompense de ton cerveau. T’as toujours eu un penchant naturel pour l’alcool…
D’ailleurs, l’éthanol que tu viens de te siffler arrive vite jusqu’à ton estomac et tes intestins. Il passe dans ton système sanguin et se diffuse dans tes organes, dont notamment le cerveau. Substance psychoactive, cela commence à agir sur ton système nerveux. Ton corps produit de la dopamine et de la sérotonine, tu te sens de plus en plus euphorique et détendu. Connecté à l’univers, l’invisible se confond dans la matière. Satori de ces instants volés dans le vertige de l’entrecuisse du temps, ton sourire niais et tes yeux pétillent. Convaincu d’être un demi-dieu plutôt beau gosse, ta partie lumineuse ne demande qu’à se diffuser. Tu devrais être le chef de ton village, et péter la gueule de celui qui a un problème avec cela. T’as le monde à bouffer, et celui de demain à façonner dans la paume de ta main. Mais avant, tu vas finir l’amphore et zouker un peu. Tu découvres l’ivresse du vin… Épris de ce nouveau breuvage, t’en feras bientôt plusieurs Dieux, une source d’inspiration artistique, un compagnon hédoniste, un moyen de distinction sociale, une économie, de la politique, un art de vivre…










