Vin à la Cocaïne, l’origine de Coca-Cola !


Quand j’étais gérant d’une cave, cela m’a toujours surpris de voir tous ces types sous cocaïne à 19 heures débarquer pour m’acheter un carton de vin naturel pour l’apéro. Car comme dirait Jim Harrison (célèbre écrivain et gastronome) « La cocaïne crée une sorte de bulle vaporeuse qui bousille le palais et les sens, en plus de rabougrir le zizi et de faire des trous dans le tissu social... ». D’ailleurs, il interdisait fermement à tous ses invités d’en prendre avant le repas, pour qu’ils fassent honneur aux vins et à sa cuisine. Même si lui s’en mettait plein le tarin…

Mais ce qui m’a surtout questionné, c’est le contraste entre un produit fait à partir de kérosène, de ciment et d’acides aux noms flippants (et qui est clairement une catastrophe écologique et humaine), avec celui d’un petit vigneron nature faisant attention à ce que les pissenlits dans ses vignes reçoivent assez d’amour… Par contre, n’y voit aucun jugement ! J’ai, dans le passé, consommé assez de trucs en consonnes pour regarder Jim Morrison droit dans les yeux sans trembler. Bref, en hommage à tous les hipsters qui s’en mettent plein les narines en buvant du vin nature et qui font une bonne partie du chiffre d’affaires des cavistes nature, je me suis dit qu’il fallait que je te raconte cette histoire…

Vin à la Cocaïne, Emile Zola & Coca-Cola !

En France, politiquement, le XIXème siècle est une période assez trouble. Bien que l’on ait coupé la tête du roi, les mecs hésitent encore entre vivre en république, en monarchie ou dans un empire… Heureusement, après s’être bien mis sur la gueule, c’est finalement le moins pire des régimes qui l’emporte à la fin du siècle.

S’ensuit quelques avancées sociales importantes : droit de grève (1864), droit à une presse libre (1881), droit de syndicalisation (1884), droit d’association (1901) et droit de vote (1848, sauf si t’as un vagin).

Concernant l’art et l’écriture, c’est aussi une période où l’on a vu émerger quelques noms qui imposent le respect : Honoré de Balzac, Victor Hugo, Stendhal, Gustave Flaubert, George Sand, Guy de Maupassant, Émile Zola, Claude Monet, Edgar Degas ou encore Auguste Rodin…

Maintenant que tu situes un peu plus ce siècle, laisse place à l’ivresse…

Niveau alcool, le XIXème siècle est une période assez marrante. On se rend compte, après 10 000 ans de beuveries, que trop picoler peut étonnement amener à l’alcoolisme (ce terme est d’ailleurs introduit pour la première fois en 1849 par Magnus Huss, un médecin suédois). Les pouvoirs publics commencent donc doucement à suggérer que boire toute la journée n’est pas le passe-temps le plus judicieux. Les entreprises en profitent pour changer leur règlement intérieur afin de sanctionner les ouvriers ivres. Jusque-là, tu pouvais te pointer à l’usine avec ton litron de gnôle en toute détente…

Mais bizarrement, c’est surtout l’alcool distillé que l’on diabolise. Le vin, lui, reste « la plus saine et la plus hygiénique des boissons » comme dirait Louis Pasteur. La médecine de l’époque encourage même la consommation quotidienne de pinard pour être en bonne santé. On est loin du délire yoga, kombucha et crudités. Même les manuels scolaires l’affirment : « Le vin est inoffensif. Il peut remplacer dans la ration une quantité équivalente en calories d’hydrocarbures ou de graisses, et déterminer une stimulation heureuse des fonctions ».

De ce paradigme, en découle un grand délire de corrélation entre vin et santé. Chez les médecins (et les charlatans), la mode est de prescrire du pinard infusé aux plantes pour se soigner. Le répertoire général de pharmacie de 1893 en compte une centaine… Un des plus célèbres est le vin à la quinquina placardé sur tous les murs de la ville dont les affiches publicitaires vantent ses vertus de lutter contre la fièvre des marais et le paludisme qui affecte les troupes coloniales engagées en Algérie.

Mais le vin aromatisé qui mérite le plus sa place dans cette newsletter est sans aucun doute celui d’Angelo Mariani. Un vin à la cocaïne que le monde va s’arracher et dont Coca Cola va s’inspirer…

Le vin Mariani

Angelo Mariani (1838-1914) est un préparateur en pharmacie d’origine Corse. Il comprend vite l’intérêt de la découverte scientifique de la cocaïne à cette époque. Il publie d’ailleurs un ouvrage intitulé « Coca et ses actions thérapeutiques »… Convaincu des vertus de cette plante, mais surtout businessman débrouillard et malin, il va d’abord vendre une pâte Mariani (losange de gomme, sucre et coca) puis du thé Mariani (extraits de feuille de coca).

Mais le produit qui va faire d’Angelo le self-made man qu’il a toujours rêvé d’être, c’est clairement le vin Mariani. Un vin de Bordeaux infusé aux feuilles de coca et à d’autres plantes et fruits (comme la noix de kola). Commercialisé en France à partir de 1863, on le prescrit pour combattre la grippe, les affections nerveuses, l’anémie et l’impuissance (On attend toujours les preuves scientifiques…). La dose conseillée est de deux à trois verres par jour, pris avant ou après chaque repas.

Bon en marketing, pour se faire de la pub, Mariani envoie des caisses de vins gratuites à des célébrités qui le remercient chaleureusement. « J’ai à vous adresser mille remerciements, cher monsieur Mariani, pour ce vin de jeunesse qui fait de la vie, conserve la force à ceux qui la dépensent et la rend à ceux qui ne l’ont plus » lui écrit un Emile Zola euphorique, en 1895. Politiciens, acteurs, écrivains et même chefs religieux, tous, la pupille dilatée, vantent les nombreuses vertus de ce vin…

Le vin Mariani abandonne vite son statut de produit pharmaceutique pour celui de consommation quotidienne. « Le plus puissant des vins tonifiants ! » lit-on sur les affiches publicitaires. Son succès est mondial. Angelo Mariani se voit obligé d’ouvrir des bureaux à Londres, New-York et Montréal pour répondre à la demande des consommateurs en manque.

Face à cet engouement, sentant le fric à se faire, de nombreuses imitations voient le jour. Notamment aux États-Unis (où le vin fait fureur) par un certain docteur Pemberton qui lance en 1885 le French Wine Coca qui deviendra Coca-Cola en raison des lois sur la prohibition de l’alcool début des années 1900.

A cette même période, on commence à s’enfiler de la cocaïne en poudre directement dans les narines. Avec les toxicos en manque et les décès d’overdose, on s’aperçoit vite qu’elle n’est pas si bonne pour la santé que ce que l’on pense. Les états finissent logiquement par l’interdire. Du coup, finit le vin Mariani qui te tonifie la gueule. Il tombe aussi vite dans l’oubli qu’il a conquis le monde occidental… Par contre, Coca-Cola va réussir à s’adapter en remplaçant la coca par de la caféine. C’est moins fun, mais ça stimule un peu… Officiellement, la boisson ne contient plus de cocaïne depuis 1903, sauf qu’après un contrôle surprise de la US Food Drug and Insecticide, il s’avère qu’on en détecte encore des traces après 1929. Des recherches scientifiques montrent qu’un verre de Coca-Cola en 1886 contient environ neuf milligrammes de cocaïne. De quoi bien se péter le crâne…

En 2014, Christophe Mariani (restaurateur à Ajaccio), s’accorde avec la famille d’Angelo Mariani pour relancer la production du vin Mariani tombé dans l’oubli. Aujourd’hui, le vin tonique est fabriqué à partir de vin blanc Corse (Vermentino) et extrait de feuille de coca de Bolivie dont la plante a été décocaïnisée. En 2019, c’est l’hôpital qui se fout de la charité… Coca-Cola attaque la marque Coca Mariani pour motif de « risque de confusion pour les consommateurs avec deux noms similaires pour des produits et services similaires ». L’affaire est toujours en cours…

L’équipe Soiffard

Article écrit par des soiffards raffinés, des cavistes et des sommeliers.

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